Une « plaine des déchets » aux portes de Paris

Article d’Annabelle Martella, paru dans La Croix

Depuis des années, la plaine de Chanteloup (Yvelines) est devenue une vaste décharge sauvage, au grand désarroi des riverains qui attendent que le site soit nettoyé. Une association environnementale locale a décidé, le 5 septembre, d’attaquer l’État pour « carence fautive ».

Plus de 7000 tonnes de déchets domestiques ou du BTP sont entassés dans la nature avec des gravats, des tôles d’amiante.

C’est avec le cœur gros que Bruno se rend sur la parcelle de son beau-père où il tente de faire pousser des acacias et des marronniers. Ses arbres s’élèvent au pied d’une vaste décharge sauvage de plus de 7 000 tonnes de déchets (1), à cheval sur les communes de Carrières-sous-Poissy, Triel-sur-Seine et Chanteloup-les-Vignes (Yvelines). Une plaine silencieuse, comme coupée du monde, où s’entassent pèle-mêle gravats, tôles d’amiante et autres déchets domestiques ou du BTP.

Les habitués ont dressé une sorte de cartographie. « Chaque dépôt a un nom : mer des déchets, océan des déchets, lac des déchets etc. Ça dépend de la densité d’ordures, explique l’ébéniste. Voilà trois ou quatre ans qu’on attend que ce soit nettoyé, mais rien ne se passe… » Au point que la nature a fini par reprendre ses droits : par endroits, des fougères recouvrent des bouteilles en plastique et de vieilles lattes de lit.

L’État attaqué en justice

L’association environnementale locale, Rive de Seine nature environnement (RSNE), a annoncé, jeudi 5 septembre, son intention de déposer une requête pour « carence fautive ». Ce même jour, Brune Poirson, secrétaire d’État, avait annoncé des mesures pour lutter contre les décharges sauvages. Mais dans la plaine de Chanteloup, c’est « l’inaction » des services de l’État et des collectivités qui frappe.

En 2018, l’association avait tenté de retrouver les entreprises susceptibles de déverser leurs ordures. Selon l’ancien maire de Carrières-sous-Poissy, devenu conseiller municipal d’opposition, ce serait l’œuvre d’un « réseau organisé et mafieux » : « Je suis consterné d’apprendre qu’il n’existe aucun contrôle de la bonne mise en décharge des déchets produits, notamment dans des secteurs comme le BTP », écrivait, le 23 août, Eddie Aït, au préfet de la région Île de-France, pointant la double charge pour les collectivités « qui font face à la multiplication des décharges sauvages » tout en supportant les coûts des déchetteries.

Mais la responsabilité de la gestion du problème fait débat. Pour la direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie (DRIEE), elle ne relève pas de la préfecture, car le site ne serait pas une décharge illégale. « Si un propriétaire demandait de l’argent pour le dépôt des déchets, on pourrait parler de décharge illégale, mais là, ce sont des dépôts sauvages, donc cela dépend des collectivités locales », explique un responsable.

« On a un réel problème d’intervention d’urgence sur ces sites. »

La préfecture et les collectivités assurent néanmoins travailler à un nouvel avenir pour la plaine : « Un diagnostic a été rendu l’été dernier, le nettoyage va coûter environ 3 millions d’euros, explique Christophe Delrieu, maire de Carrières-sous-Poissy (DVD). Un appel à projet va être lancé en automne. »

Les riverains, eux, ne comprennent pas pourquoi cela prend tant de temps. « Je ne sais pas si je reverrai cette plaine intacte, s’insurge Bruno. Surtout que rien n’a été fait pour empêcher ça. Je voyais des camionnettes pleines de déchets passer devant chez moi sans que personne ne les arrête. »

Empêcher l’apparition de ces dépôts est une mission partagée par la préfecture et la municipalité, mais elles manquent souvent de moyens : « Avant de dépenser l’argent du contribuable pour nettoyer, l’État doit identifier les coupables, explique Arnaud Gossement, avocat en droit de l’environnement. Mais c’est très compliqué et le temps que la justice se prononce, cela peut durer des années. » Une situation problématique alors que ces décharges peuvent entraîner des risques sanitaires et écologiques. Inquiet, l’ancien maire et RSNE demandent en vain des analyses de l’air et du sol. En face, la DRIEE estime les risques minimes.

En attendant, les propriétaires des terres sur lesquelles s’étendent les ordures ont l’impression de perdre leurs terrains pour la seconde fois. En 1999, les cultures avaient déjà été interdites sur cette ancienne plaine maraîchère, qui avait servi de déversoir pour les eaux usées de Paris au XXe siècle, les chargeant de métaux lourds. « Depuis plus de 10 ans, mes marronniers ne grandissent presque pas », se désole Bruno. Bien loin de l’époque où, adolescent, il allait cueillir des poires sur la plaine.

Un phénomène mal quantifié

Dans une récente étude sur les dépôts sauvages, l’Ademe estime qu’il s’agit d’« une pratique bien ancrée et qui existe depuis plus de 10 ans ».

Selon les collectivités interrogées, les déposants sont pour un tiers des habitants du territoire et pour près d’un quart des professionnels.

Selon le ministère de la transition écologique, le secteur du bâtiment génère à lui seul 42 millions de tonnes de déchets par an qui peuvent alimenter des décharges sauvages.

L’enlèvement et le nettoyage de ces décharges représentent un coût annuel de 340 à 420 millions d’euros pour les villes.

(1) D’après l’association Stop décharges sauvages

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